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2024 DU 80 - Dénomination "place Marguerite Porete" (Paris Centre).


 

M. Jacques BAUDRIER, adjoint, président. - Nous passons au projet de délibération DU 80 : dénomination "place Marguerite Porete" à Paris Centre. Je donne la parole à Mme Raphaëlle RÉMY-LELEU.

Mme Raphaëlle RÉMY-LELEU. - Merci, Monsieur le Maire. Chers collègues, vous connaissez peut-être le slogan "Nous sommes les petites filles des sorcières que vous n'avez pas pu brûler"? Eh bien, Marguerite Porete aurait pu être de mes aïeules, très lointaines certes, puisqu'on parle du XIIIe siècle, mais elle est née comme moi dans ce qui fut longtemps le comté du Hainaut. C'est donc dans le Valenciennois, dans cette région de champs, de forêts et de marécages, que Marguerite commence sa vie. Nordiste, Flamande, autrice à succès, féministe trop radicale pour son temps, et finalement célébrée à Paris Centre, quel beau parcours auquel je pourrais presque aspirer si ce n'est un couac majeur, car Marguerite est condamnée pour hérésie et brûlée vive à Paris en 1310? Eh bien oui, ce serait dommage ! Voilà le rappel de comment étaient traitées les femmes de l'époque alors qu'elles osaient avoir à la fois une pensée originale et un mode de vie qui refusait les canons patriarcaux. D'abord, en tant que béguine, très répandues en Flandre, les béguines vivent selon une règle monastique, mais ne prêtent aucun v?u perpétuel. Elles peuvent d'ailleurs être laïques, accueillies en toute sororité. Elles vivent dans des béguinages constitués de maisons individuelles installées autour d'un jardin central. Je vous conseille d'ailleurs la visite des béguinages de Bruges ou d'Amsterdam si vous en avez l'occasion, des béguinages qui accueillent toujours des hébergements dans une non-mixité salutaire. Les béguines jouissent donc d'une grande liberté, s'affranchissant de la domination masculine tout en continuant à vivre dans le monde au sein des villes. En outre, étant laïques, elles ne sont pas sous l'autorité de l'Eglise et cette liberté féminine déplaît rapidement à l'institution. Marguerite aggrave son cas, car elle écrit. Du point de vue littéraire, elle est surtout connue pour son ?uvre "Le miroir des âmes simples et anéanties". Un texte mystique qui explore les thèmes de l'amour divin et de l'union avec Dieu. Deux problèmes à cela pour le pouvoir alors en place : la critique des autorités ecclésiastiques, mais aussi, en seconde lecture, une interprétation qui laissait entendre que peut-être les femmes auraient pu trouver leur épanouissement, leur émancipation, voire l'amour dans le sens le plus jouissif du terme, sans avoir besoin de quiconque. Loin d'être des peine-à-jouir donc, les femmes du Moyen Age trouvaient déjà des manières de se libérer des différentes formes d'oppression, spirituelle comme sexuelle. Facteur aggravant pour le texte de Marguerite Porete, il n'est pas écrit en latin, mais en français picardisant. Cette fois-ci, chers collègues, je vous épargne la lecture, peut-être lors de l'inauguration. Ce livre est condamné pour hérésie dès 1300. En 1306, l'évêque de Cambrai en fait brûler un exemplaire sur la place d'armes de Valenciennes, et malgré cette première condamnation, Marguerite Porete ne retire pas son livre et persiste à le faire circuler. Elle est alors dénoncée à l'Inquisition par l'évêque de Châlons. Le procès mène à la double condamnation du livre et de son autrice. C'est le 1er juin 1310 qu'elle est brûlée vive en place de Grève à Paris. En donnant une place à Marguerite Porete ici à Paris, nous rendons femmage à une femme qui défia les normes patriarcales de son époque. L'histoire féministe est bien plus ancienne que certains ne voudraient nous le faire croire et c'est toujours un bonheur de la redécouvrir. En attribuant son nom à une place de Paris, nous affirmons notre engagement à reconnaître et célébrer les femmes qui ont marqué l'histoire par leur courage, leur indépendance d'esprit et leurs contributions intellectuelles. En creux, nous visibilisons aussi les exactions du pouvoir masculin qui les a effacées de notre histoire en plus de les exécuter, à Paris Centre, à proximité de l'Hôtel de Ville et de ce qui fut la place de Grève, dans le c'ur du Paris historique, une future place de matrimoine. Je vous remercie.

M. Jacques BAUDRIER, adjoint, président. - Merci. Je donne la parole à M. le maire Ariel WEIL.

M. Ariel WEIL, maire de Paris Centre. - Merci, Monsieur le Maire.

Il y a un instant, Dominique KIELEMOËS a dit, en parlant de Miss.Tic, que ce serait bien d'associer féminisme, radicalité, et mystique. J'ai cru un instant qu'elle parlait de Marguerite Porete, on n'était pas tout à fait à la même époque que l'artiste Miss.Tic, mais effectivement tu aurais pu faire l'introduction de ce projet de délibération, que je vous appelle bien évidemment à voter.

Raphaëlle RÉMY-LELEU a dit presque tout sur Marguerite Porete, et pourtant il y en aurait à dire, mais je voudrais revenir sur deux points.

D'abord, avec cette dénomination, nous pouvons redresser un tort de l'histoire, un triple tort même. Tu as évoqué la relative obscurité qui se porte surtout lorsqu'on se tourne vers le passé lointain, vers le rôle des femmes dans l'histoire, mais en l'occurrence quand en plus c'est l'histoire du Moyen Age, qui a longtemps connu un désamour.

De plus, ici, c'est une page relativement obscure de l'histoire des religions qui n'a pas été tellement mise en avant dans l'histoire officielle de la religion, et pour cause, puisque tu l'as expliqué, les béguines étaient un ordre pas très français, mais qui a existé en France et a déplu fortement au point de se terminer comme on sait pour Marguerite Porete en l'occurrence.

Tu l'as dit, mais je le redis ici, les communautés, les béguines, c'était une forme de liberté, de liberté encadrée, mais celle de ces femmes qui étaient souvent veuves ou célibataires et formaient des communautés laïques sans être sous l'autorité de l'Eglise. Je ne vais pas vous raconter l'histoire de Marguerite Porete, car elle est très, très bien racontée dans un très beau livre que je voudrais vous inciter à lire. Aline Kiner l'a écrit en 2017, cela s'appelle "La nuit des béguines", et cela raconte exactement l'histoire de Marguerite Porete. Aline Kiner est morte d'ailleurs peu après. Je voudrais lui rendre ici hommage en la citant, en parlant donc des béguines, elle dit : "Inclassables, insaisissables, elles refusaient le mariage comme le cloître". Plus loin : "Indépendantes et libres, une liberté que les femmes n'avaient pas connue jusque-là et ne connaîtraient plus avant des siècles. Toutes n'en furent pas conscientes, mais certaines se sont battues pour la conserver". C'est le cas évidemment de Marguerite Porete. Tu as cité l'ouvrage que l'on tend à considérer aujourd'hui, de son titre complet "Le miroir des âmes simples anéanties et qui seulement demeurent en vouloir et désir d'amour", qui dit assez bien ce que tu as dit tout à l'heure. Cet ouvrage est aujourd'hui considéré comme un chef-d'?uvre de la littérature médiévale depuis relativement peu, depuis relativement peu on s'y intéresse surtout, et il est brûlé avant que ce soit son autrice elle-même qui soit brûlée en place de Grève, confirmant d'ailleurs la célèbre phrase de Heinrich Heine : "Là où on brûle des livres, on finit par brûler des hommes", en l'occurrence des femmes. Aujourd'hui, à la suite d'une décision du grand inquisiteur pour le royaume de France, le dominicain Guillaume de Paris, il faut raconter l'histoire telle qu'elle est, il nous plaît non seulement de nommer une place au nom de Marguerite Porete, donc en redressant ce triple tort de l'histoire, mais aussi de le faire évidemment dans le centre de Paris où cela a tout son sens, puisque c'est le lieu du béguinage, l'un des seuls béguinages connus à Paris. Il se tenait à peu près sur le site tout près d'ici, que vous pouvez aller voir, sur ce lieu qui aujourd'hui accueille des institutions d'enseignement depuis la maternelle Ave Maria jusqu'au lycée Charlemagne, sur un site qui a été longtemps celui du couvent de l'Ave Maria, remplacé par des écoles aujourd'hui, mais qui avant le couvent, avant même qu'il soit nommé par un geste assez politique d'ailleurs, qui consistait à remettre un peu d'ordre dans ce carré qui faisait partie du tout petit Paris de l'époque, eh bien, ce lieu était celui des béguinages, le grand béguinage de Paris. Ce n'est pas là que l'on mettra la plaque, mais c'est tout près de la place de Grève, la place de l'Hôtel de Ville devant nous, celle où l'on a brûlé Marguerite Porete. Ce n'est pas un lieu anodin puisque la proposition qui nous est faite, je t'en remercie chère Laurence, est celle de nommer une dent creuse, qui n'a pas de nom aujourd'hui, mais qui connaît une mise en valeur depuis quelques années grâce à l'opération "Embellir Paris", qui nous a permis de mettre une ?uvre d'art évolutive, donc plusieurs ?uvres d'art. Je voudrais rendre hommage au collectif "Six mètres cubes" qui anime depuis plusieurs années cette place, on a prolongé avec la mairie de Paris Centre au-delà de l'opération "Embellir Paris", mais qui aussi est la rencontre d'une paroisse, celle de Saint-Merri, et d'une communauté qui s'est longtemps affranchie des règles de l'Eglise, qui a joui d'une grande liberté et qui avec une galerie d'art, avec la paroisse, avec des fidèles tout à fait libres aussi, a pu participer à la programmation artistique de cette place. Aujourd'hui, il y a une ?uvre d'art qui s'appelle "Speakers' Corner", qui rend hommage à la liberté d'écrire et à la liberté de parler. Je souhaiterais faire une proposition, au moment de conclure ce projet de délibération, chère Laurence et chère Carine ROLLAND, j'aimerais que nous puissions, au moment de sa dénomination Marguerite Porete, occuper aussi cette place par une ?uvre d'art, soit la pérennisation de cette ?uvre actuelle "Speakers' Corner ", soit une autre issue peut-être du Fonds municipal d'art contemporain. En tout cas, je souhaiterais que Marguerite Porete puisse bénéficier non seulement d'une place, mais aussi d'une ?uvre d'art dans l'espace public, j'y reviendrai peut-être plus tard dans ce Conseil. Je vous remercie.

M. Jacques BAUDRIER, adjoint, président. - Merci beaucoup, Monsieur le Maire. Je donne la parole pour vous répondre, à Mme Laurence PATRICE.

Mme Laurence PATRICE, adjointe. - Merci, chers collègues. Effectivement, voilà une incursion dans les temps médiévaux pour nous rappeler que les femmes ont marqué l'histoire de Paris et du monde. A toutes les époques, et ce même si à la fin du XIIIe et au début du XIVe siècle, il ne faisait pas bon avoir des idées très hétérodoxes, en particulier lorsqu'on n'était pas un homme. Vous le savez, l'histoire du parvis de l'Hôtel de Ville est d'abord celle tout à fait sanglante de la place de Grève, une histoire d'exécutions capitales, dont la première à être documentée eut lieu sous Philippe le Bel, le jour de la Pentecôte 1310. Parmi les premiers suppliciés figurait donc Marguerite Porete, cette mystique laïque jugée hérétique pour ses écrits subversifs et sa pensée relevant de ce que l'on appelait alors le libre esprit, liberté de toutes et tous, dépouillement matériel, soumission au divin et à la nature, et même une bonne dose d'anticléricalisme qui lui valut d'être brûlée vive en place de Grève. Je ne vais pas aller plus loin, puisque beaucoup de choses ont été dites. Moi-même un peu sorcière en tant que Berrichonne, je vous invite à voter ce projet de délibération.

M. Jacques BAUDRIER, adjoint, président. - Merci. Je mets aux voix, à main levée, le projet de délibération DU 80. Qui est pour ? Qui est contre ? Qui s'abstient ? Le projet de délibération est adopté à l'unanimité, je vous remercie. (2024, DU 80).

 

Mai 2024
Débat
Conseil municipal
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