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85 - 2002, DAC 429 - Acquisition d'oeuvres d'art pour le Musée d'art moderne


M. Christian SAUTTER, adjoint, président. - Nous passons donc au projet de délibération DAC 429. Il s'agit d'achat d'?uvres d'art pour le musée d'Art moderne.
Je donne la parole comme toujours pour moins de 5 minutes ou pour 5 minutes ou moins à Mme Elizabeth de FRESQUET.
Mme Elisabeth de FRESQUET. - Merci, Monsieur le Maire.
Monsieur le Maire, chers collègues, avant d'aborder ce projet de délibération, je souhaiterais réagir aux propos de M. Christophe GIRARD repris dans la presse.
Certes, tout ce qui est excessif est dérisoire mais je n'imaginais pas que mon intervention aurait pour effet d'ouvrir non pas la porte du perroquet mais celle du fascisme.
Cette outrance de la part de M. GIRARD me surprend. On est assez loin de l'esprit de M. BROODTHAERS qui précisément s'interrogeait sur le fonctionnement des institutions artistiques.
Dois-je comprendre finalement qu'il n'y aurait de bonne opposition que muette et qu'il ne lui appartiendrait pas, sauf à être accusée de tentation fasciste, de s'intéresser à l'usage des fonds publics ?
Mais venons-en à notre intervention.
Marcel BROODTHAERS autoproclamé conservateur du musée d'Art moderne, département des aigles - il avait oublié les perroquets - aurait de quoi se réjouir, lui qui 26 ans après sa mort va enfin connaître une consécration officielle de la part de la Ville de Paris. Que n'a-t-on écrit et dit sur cet artiste qui hâtait l'événement avec ses volte-faces, ses rebondissements, ses imprévus et qui semblait - pour reprendre l'expression de Jean Raine : "conjuguer le présent au passé, ouvrant une brèche par laquelle le futur toujours pouvait faire irruption".
L'achat par la Ville d'une première ?uvre de cet artiste constitue un événement important et je suis certaine que les Parisiens s'en féliciteront avec nous.
"Ne dites pas que je ne l'ai pas dit" le perroquet, est probablement une ?uvre majeure puisque Paris est prête à en offrir 210.000 euros, soit près d'1,390 million de francs, c'est-à-dire une somme très élevée pour une ?uvre éphémère, voire à durée déterminée, puisque l'espérance de vie d'un perroquet ne saurait excéder 90 ans.
Comparé à la cote actuelle des peintures de BROODTHAERS, qui valent environ 39.000 euros pour une taille moyenne, le prix auquel André GOEMINNE le cède à la Ville ne paraît pas être une faveur. Vous nous précisez que ce collectionneur fait un prix : certes, mais qui sont nos concurrents sur cet achat ? Le projet de délibération n'en dit strictement rien.
Je reviens sur le coût, quitte à paraître désagréable à l'assistance. Autant je considère que les premières ?uvres d'art issues du mouvement Dada méritent, du fait de la période et de la démarche (nouvelle à l'époque) de payer un prix élevé, autant je m'interroge sur le bien fondé de cet achat qui me paraît relever d'une attitude pour le moins suiviste et conformiste.
Je le dis d'autant plus que le musée Beaubourg possède déjà des ?uvres de BROODTHAERS et que les visiteurs n'ont pas à faire la distinction entre les musées de la Ville et les musées nationaux.
J'aurais préféré, à tout prendre, que nous achetions une peinture, voire même un concept puisque c'est apparemment le choix délibéré auquel vous vous soumettez, mais que cet achat soit moins furtif.
Avec une telle somme, combien d'achats la Ville de Paris sacrifie-t-elle, alors même qu'elle a fait le choix de soutenir la création ?
Après avoir dépensé un pareil montant, combien allez-vous consacrer aux jeunes créateurs, dont nous connaissons, vous et moi, les difficultés ?
Christophe GIRARD nous annonce vouloir célébrer la mode, la nuit, l'art contemporain. Aura-t-il encore les moyens de sa politique ?
Je n'insisterai pas de trop (vos amis "Verts" vont le faire sûrement à ma place) sur les conditions dans lesquelles la Ville de Paris va devoir conserver cette ?uvre bien particulière : est-il d'abord légal de conserver un perroquet, protégé par les conventions internationales, dans une cage et dans une pièce fermée quotidiennement et assidûment fréquentée ? Le conservateur a-t-il la formation requise pour intervenir sur ce type d'?uvre d'art ? Les employés du musée ont-ils vocation à s'occuper d'un perroquet, c'est-à-dire à le nourrir, à le soigner et à nettoyer sa cage ? Vont-ils recevoir une formation idoine ou devront-ils gérer la situation à l'avenant ?
Je le dis avec d'autant plus de sérieux qu'il s'agit là d'un perroquet participant pour une part principale à une ?uvre d'art et non d'un perroquet lambda réduit à un simple animal de compagnie. L'entretien du perroquet et des palmiers participe de la conservation des ?uvres d'art et cette technique n'est pas à la portée du premier venu.
Pour conclure, je constate, comme l'exprime Philippe MURRAY, que :"toute la vitalité négative des arts s'abîme dans l'océan joyeux de la positivité subventionnée. La fin de l'art elle-même est bafouée ; Duchamp, Malévitch sont récupérés comme artistes par les gardiens du temple culturel"... BROODTHAERS avait finalement raison quand il disait : "Moi aussi, je me suis demandé si je pouvais vendre quelque chose et réussir ma vie".
En tout cas, on pourra toujours continuer à penser que, dans la vie d'un artiste, c'est toujours le marchand qui vend et qui réussit sa vie.
Je vous remercie.
M. Christian SAUTTER, adjoint, président. - Merci.
Vous avez fait exactement cinq minutes et une seconde, c'est magnifique.
Christophe GIRARD va répondre avec animation et, je l'espère, dans un temps relativement bref car l'heure tourne et non seulement les élus mais les personnels aimeraient peut-être que nous arrivions à la conclusion.
Monsieur Christophe GIRARD, vous avez la parole.
M. Christophe GIRARD, adjoint, au nom de la 9e Commission. - Je veux bien un assistant qui pourrait tirer la petite ficelle d'un oiseau qui ne fera peur à personne dans cet hémicycle.
L'affaire a l'air simple. Mais je vois que Mme de FRESQUET, que j'apprécie beaucoup par ailleurs, qui est une démocrate et une élue tout à fait compétente, était cet après-midi, grâce à cette affaire, dans une émission de M. RUQUIER. Et que n'ai-je entendu, de ce qu'on m'a rapporté ? Que je l'aurais traitée de "fasciste" ? Jamais de la vie je n'ai dit cela ! Relisez la dépêche A.F.P.
J'ai simplement expliqué que je voyais comme une dérive fort dangereuse que les élus s'immiscent dans les choix de ceux que je crois être plus compétents que nous pour animer des commissions d'achat d'?uvres d'art, comme la directrice du musée d'Art moderne, Mme Suzanne PAGÉ, que le monde entier nous envie, qui organise pour la Ville de Paris des expositions au retentissement international et dont la commission a jugé inespéré de pouvoir acquérir une ?uvre d'un artiste que, je pense, peu connaissent, qui est un artiste majeur puisqu'il est le plus grand artiste belge après Magritte et dont la cote est très élevé dans des pays qui me semblent connaisseurs et particulièrement civilisés culturellement tels que la Grande-Bretagne, l'Allemagne, la Belgique, la Hollande, la Scandinavie et les Etats-Unis.
Je crois qu'il est important que nous défendions le principe de l'indépendance de ces commissions.
On voit très bien ce qui s'est passé...
Non, il faut le tourner vers les élus, le perroquet.
Mme Elisabeth de FRESQUET. - L'art, c'est fragile.
M. Christian SAUTTER, adjoint, président. - L'heure tourne, Monsieur GIRARD.
M. Christophe GIRARD, adjoint, rapporteur. - Le perroquet attendra.
Quand on a vu ce que des municipalités extrêmes faisaient en intervenant dans les commissions d'achat des livres, dans les bibliothèques, je crois qu'il faut être prudent et réagir.
J'ai simplement dit, à la fin de la question qui m'était posée par l'A.F.P. que si des élus interviennent sur des achats d'art, c'est la porte ouverte au fascisme. Je n'ai jamais dit que Mme de FRESQUET, je ne peux même pas le penser, puisse avoir ce genre d'idée.
Maintenant, croyez-vous que lorsque Duchamp, Léger, Boltanski, Messager, Soulages, Miro et Giacometti créent ou créaient, nous considérions leur travail comme quelque chose de convenable ? Je ne crois pas et c'est grâce au courage, parfois, des galeristes... Je vous explique. Par exemple, une des plus grandes galeristes du monde, Marianne GOODMANN, qui a décidé de s'installer à Paris, a ouvert sa première galerie à New York grâce à Broodthaers parce qu'elle considérait que c'était un des plus grands artistes contemporains et qu'il activait l'art contemporain.
Lorsque la "Nuit-blanche" a été animée, on m'a dit : tout cela, c'est pour les bobos ; l'art contemporain, les Parisiens n'iront jamais voir le travail de Claude Lévêque, de Sophie CALLE... Eh bien, les Parisiens, et d'autres venus de toute l'Europe et de toute la France, se sont rués pour voir le travail insolite et extraordinaire de ces artistes, car ils ont rêvé.
Ce qui ne se lit pas de façon évidente sur le moment sera peut-être, un jour, beaucoup mieux compris.
Alors, je demande simplement que l'on respecte, que l'on soutienne, que l'on fasse confiance aux professionnels et que les politiques gardent une distance, qui me paraît nécessaire.
M. Christian SAUTTER, adjoint, président. - Merci.
M. Christophe GIRARD, adjoint, rapporteur. - Je termine. Un certain nombre de remarques ont été faites.
Sur les animaux eux-mêmes. Bien évidemment, le perroquet qui sera choisi par un spécialiste chez un oiseleur devra faire l'objet d'une autorisation de la Préfecture de police pour ce qui est des conditions de sécurité et d'hygiène liées à sa présence dans un lieu public. C'est une règle que le musée respecte - et c'est ce qui se passe pour les cirques - nous qui avons inscrit l'art circassien à la politique culturelle de la Ville.
Je ne crois pas que mes amis "Verts" manifestent une désapprobation en la matière. Ils tolèrent à partir du moment où les animaux sont traités correctement, avec la rigueur nécessaire, les soins nécessaires, l'existence de ménageries.
Je demande simplement que les responsables fassent les choses dans les règles et surtout, qu'on respecte l'indépendance du musée d'Art moderne, l'un des plus grands du monde, de sa directrice et de sa commission d'achat.
M. Christian SAUTTER, adjoint, président. - Merci, Monsieur GIRARD.
Je mets aux voix, à main levée, le projet de délibération DAC 429.
Qui est pour ?
C'est en tant que président du groupe que vous voulez intervenir ?
Je donne la parole à M. TOUBON pour une explication de vote.
M. Jacques TOUBON. - La question qui est évoquée à propos de cette ?uvre de Marcel BROODTHAERS est importante. A partir du moment où nous sommes saisis par un projet de délibération, je comprends qu'Elisabeth de FRESQUET exprime son point de vue sur le sujet : acquérir ou pas cette ?uvre et si oui au prix qui est proposé à la Ville de Paris.
Je crois que nous sommes là dans une confusion de responsabilités qui est dangereuse. Nos délibérations, dans ce domaine, doivent être des délibérations qui régularisent sur le plan financier et administratif la décision qui est prise et qui doit être prise exclusivement par ceux qui sont compétents.
Notre responsabilité est de désigner, éventuellement d'ailleurs de remplacer, les directeurs des musées, les conservateurs, mais notre responsabilité n'est pas de nous substituer à eux dans leur travail, qui est un travail professionnel et artistique.
L'opinion d'Elisabeth de FRESQUET est importante. Il y a beaucoup de personnes qui la partagent, mais il ne faut pas que nous en tirions la conséquence que le Conseil de Paris doit se substituer au travail des professionnels et des artistes. Nous ferions à ce moment-là un mauvais travail. Ne faudrait-il pas d'ailleurs réfléchir à ce que la procédure que nous utilisons pour ces type d'acquisitions d'?uvres d'art ne soit pas aussi brutale qu'elle est ? C'est une suggestion que je fais.
Je voterai naturellement ce projet de délibération car notre rôle est de faire confiance à ceux auxquels nous avons confié la responsabilité de l'art et de la culture dans la Ville de Paris.
M. Christian SAUTTER, adjoint, président. - Merci, Monsieur TOUBON, pour vos propos raisonnables.
Monsieur BLOCHE, vous avez la parole, rapidement...
M. Patrick BLOCHE. - Merci.
Très brièvement, je n'abuserai pas de la parole que vous m'accordez, Monsieur le Maire, je voulais, au nom de mon groupe, dire que nous partageons les arguments mis en avant par Christophe GIRARD pour défendre ce projet de délibération.
Au-delà du cas d'espèce et des circonstances dans lesquelles nous sommes amenés à décider ou à discuter de cette acquisition, on est sur le plan des principes et c'est cela qui est, à notre avis, déterminant, sur le plan de l'indépendance de l'art, de la création, l'indépendance aussi de ceux qui, de par la délégation que nous leur donnons, se trouvent amenés, dans des conditions toujours contestables et qui peuvent être contestées - c'est le débat public et c'est tout le débat passionnant que suscite la création - à agir en responsabilité.
Si nous ne votions pas ce projet de délibération, nous serions inévitablement au-delà sans doute de ce que nous voulons et de ce que nous pensons, nous serions dans un acte de censure artistique.
Comme nous ne souhaitons pas nous inscrire dans cette démarche, que la création doit être libre, nous voterons ce projet de délibération.
M. Christian SAUTTER, adjoint, président. - Je donne la parole à M. NAJDOVSKI, pour une explication de vote.
M. Christophe NAJDOVSKI. - Je ne vous cacherai pas une certaine gêne : même si j'entends les arguments sur la liberté de création, en l'occurrence ici il est question de mettre en scène le vivant. C'est en cela que nous avons une gêne.
Bien évidemment, nous ne voterons pas contre un projet de délibération qui propose l'acquisition d'une ?uvre d'art pour le musée d'Art moderne pour les raisons qui ont été rappelées notamment et par Christophe GIRARD et par Patrick BLOCHE.
Néanmoins, sachant que nous avons cette gêne concernant la mise en scène d'un animal vivant, pour cette raison nous nous abstiendrons.
M. Christian SAUTTER, adjoint, président. - Merci, Monsieur NAJDOVSKI. Tout le monde a expliqué son vote.
Je mets aux voix, à main levée, le projet de délibération DAC 429.
Qui est pour ?
Contre ?
Qui s'abstient ?
Le projet de délibération est adopté. (2002, DAC 429).

Novembre 2002
Débat
Conseil municipal
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